Signé Dumas

12/10/2018

Mercredi 10 octobre au soir, théâtre la Bruyère. Je suis accompagnée de mon cousin Fred* originaire du sud ouest. Autant dire que c'est le compagnon idéal pour assister à une pièce sur le père de d'Artagnan. Cela fait un moment qu'on ne s'est pas vu et donc forcément, avant le levé de rideau, c'est un peu le gros chahut au moment de prendre nos places. Tellement le chahut que nous ne remarquons même pas l'entrée en scène discrète de Thomas Sagols qui tout au long de la pièce va endosser (plutôt bien) le costume des seconds rôles. Je vous rassure, au moment du levé de rideau, les grands enfants que nous sommes laissent place au silence.

"Un pour tous! Tous pour un!" pour l'inconscient collectif, cette pièce aurait pu commencer par cette fameuse expression d'Atos, Portos et Aramis. Mais la mise en scène a choisi un jeu bien plus subtil. Au moment du levé de rideau c'est le bruit des épées qui se fait entendre, nous projetant immédiatement dans le monde trois mousquetaires.
Nous sommes dans le cabinet de travail du château d'Alexandre Dumas. L'auteur et son collaborateur, Auguste Maquet, se sont retirés à la campagne pour y travailler leurs derniers textes. Dumas est célèbre, il le sait et le rappelle le plus naturellement du monde au pauvre Maquet. Ce dernier prend religieusement des notes et brode des chefs d'oeuvre autours des idées de Dumas qui brille par ses allers-venues incessantes entre son jardin, ses travaux, ses créanciers, ses artisans, son salon marocain... Un vrai moulin à vent... 

Côté public on constate rapidement que cette pièce est le reflet d'une opposition permanente entre les deux protagonistes et ce dans les moindres détails : la corpulence de Dumas (2m20 de hauteur sur 1m20 de largeur) opposée au maigrichon Auguste Maquet (pouvant presque passer entre une affiche et un mur sans la décoller), le code couleur des costumes (l'un en blanc dans la lumière de la célébrité, l'autre en noir dans l'ombre de l'anonymat), un épicurien excentrique (alcool, bouffe, sexe et rock n'roll), face à un puritain introverti (eau plate, pain sec, fidèle et travailleur). Et cette opposition va déteindre sur le terrain politique (aïe, aïe, aïe un sujet à éviter, je vous avais déjà prévenu dans un article précédent). L'un est plutôt à tendance royaliste et l'autre est bien plus modéré. De facto, ces désaccords auront pour effet de mettre littéralement le feu aux poudres. Dumas se voyant dans le rôle de sauveur de la monarchie et Maquet, risquant de perdre son job, dans celui du sauveur de Dumas lui-même, ce dernier risquant d'aller au casse-pipe.

Tout au long de l'histoire, Alexandre Dumas brille par son obsession de gloire égocentrique. Jusqu'au moment où Maquet dégaine l'arme ultime : la question de la paternité des œuvres. Et ce manque de reconnaissance va jouer un très mauvais tour à l'auteur officiel du Comte de Monte-Cristo. Car petit à petit le rapport de force s'inverse. Dumas si sûr de lui en début de pièce, se fracasse violemment la tronche contre le mur d'intelligence et de malice de son collaborateur. Et Auguste Maquet va savoir exactement où appuyer pour déstabiliser le colosse aux pieds d'argile. D'ailleurs, le public semble soulagé de cette belle leçon d'humilité donnée à Dumas, sa suffisance en était étouffante. Je ne vous cache pas que, tellement prise par le jeu, j'avais parfois envie d'intervenir pour lui demander tout bonnement de se taire et pour prendre la défense du pauvre Maquet. Imaginez, la rupture non conventionnelle du quatrième mur... Ma réaction prouve bien que les trois acteurs ont bien rempli leurs missions. Bravo Messieurs!

Pour conclure, on se prend vite au jeu de ce duel incessant où les armes sont des plumes, des feuilles de papier et des mots. Mais au final les deux auteurs finiront comme tout le monde : au fond du trou. Certes, l'un au Panthéon et l'autre au Père Lachaise, et dans les deux cas c'est plutôt la classe. Au final, cette pièce qui rend un bel hommage au talent des deux hommes (car l'un n'allant pas sans l'autre), nous rappelle quand même à chaque instant les sages paroles de l'ecclésiaste : "vanité des vanités, tout est vanité".

Et maintenant, à vous de jouer!
Maria-Nella


De Cyril GELY et Eric ROUQUETTE
Mise en scène : Tristan PETITGIRARD
Avec : Davy SARDOU, Xavier LEMAIRE et Thomas SAGOLS

* le prénom a été changé  

Théâtre La Bruyère - 10 octobre 2018